« Aïe mes aïeux ! » – Anne Ancelin-Schützenberger


J’avais envie depuis un moment de vous parler d’une de mes spécialisations : la psychogénéalogie. Et comme j’aime particulièrement cela, il y a des chances que je vous en parle plusieurs fois 😉.

Le meilleur moyen de vous parler de psychologie transgénérationnelle est de vous présenter succinctement le fabuleux livre d’Anne Ancelin Schützenberger, mère de la discipline. Ce livre fut une révélation pour moi il y a une quinzaine d’années et pour cause ! Mon histoire transgénérationnelle regorge d’exemples qui auraient pu illustrer le livre.




A travers le décryptage de différents cas cliniques qu’elle a rencontré au cours de sa carrière, Anne Ancelin Schützenberger (AAS) nous présente son modèle théorique de la psychologie transgénérationelle.

Professeur de psychologie à l’université de Nice, psychologue et psychothérapeute, l’auteure s’est formée tout au long de sa carrière, auprès des plus grands noms de la profession : Moreno, Dolto, Rogers, Bateson… Son ouvrage est le fruit de ses propres observations mais également des différents travaux dirigés par ses pairs dans le domaine de la relation d’aide.

Le concept

Forte de son expérience, AAS propose ici une nouvelle discipline qu’elle nomme « psychogénéalogie ». Selon elle, nous serions bien moins libres que nous le croyons : « nous vivons prisonniers d’une invisible toile d’araignée dont nous sommes aussi l’un des maîtres d’œuvre ».

Tout comme nous héritons de nos aïeux d’un don, d’une passion, de caractéristiques physiques, ou encore d’un choix pour une profession, il est également possible d’être porteur de traumatismes, de secrets, ou de conflits non-résolus…

Autrement dit, nous porterions des valises qui ne nous appartiennent pas !

Les observations cliniques

L’auteure fournit pléthore d’exemples de ces « traces » observables. On note des répétions d’événements (tragiques mais parfois heureux) de génération en génération : apparition de maladies, troubles divers sans explications rationnelles, périodes de fragilité qui reviennent chaque année, synchronicités, coïncidences de dates de naissance ou de décès, séparations, accidents, échecs…

Les hypothèses de travail

AAS s’inspire et présente les différentes théories qu’elle regroupe sous le nom de psychogénéalogie. La thérapeute revient sur les travaux de Freud au sujet de « l’inquiétante étrangeté », de Jung et de l’inconscient collectif, de Moreno sur les concepts de « tele » : communication positive ou négative, inconsciente, à distance, entre les personnes, de «co-conscient» et de « co-inconscient familial ». Elle cite également les travaux du groupe de Palo Alto et des thérapies systémiques stratégiques (cf l’article sur l’approche systémique ici)

Les concepts marquants

Loyauté invisible, mythe familiale et comptabilité familiale : Ivan Boszormenyi-Nagy.

La loyauté familiale invisible est intimement liée à celui de justice familiale. Au sein de la famille, chacun entretient une comptabilité subjective de ce qu’il a donné et reçu dans le passé et dans le présent et de ce qu’il donnera et recevra dans le futur. Il y aurait dans chaque famille des règles de loyauté et un système de comptabilité inconscients qui fixent la place et le rôle de chaque membre et ses obligations familiales, notamment vis-à-vis du respect et des convenances. La loyauté est déterminée par l’histoire de la famille, par le type de justice que cette famille pratique et par les mythes familiaux.

AAS parle pour cela du Grand livre des comptes de la famille. Selon elle, l’acquittement des dettes familiales est très souvent transgénérationnel : « Ce que nous avons reçu de nos parents, nous le rendons à nos enfants. ».

La parentification est le retournement de ces valeurs. Lorsque c’est le cas dans une famille, ou lorsque le grand livre des comptes n’est pas tenu correctement, une notion d’injustice, de ressentiment peut alors se transmettre de génération en génération et créer ainsi des effets psychopathologiques.

La névrose de classe : Vincent de Gaulejac.

Il s’agit de l’aspect socio-économique de la loyauté familiale. AAS explique qu’il est difficile pour un enfant de dépasser socialement, ou intellectuellement son parent, aussi on retrouve par exemple des enfants dans l’incapacité de passer leur examen en étant malade, en oubliant de mettre leur réveil le jour j ou encore en ayant un accident la veille. L’inconscient ici barre l’accès à l’ascension sociale par des actes manqués (auto-sabotage) « Inconsciemment, la promotion sociale et intellectuelle risquerait de créer une distance ou une déchirure entre lui et sa famille ».

La crypte et le fantôme : Nicolas Abraham et Maria Török.

Les secrets, les non-dits (l’inavouable, l’indicible), tous les événements que la famille étouffe par honte ou par pudeur, peuvent devenir de véritables fantômes qui viennent hanter ceux qui les détiennent.

N. Abraham et M. Török imaginent en effet qu’un secret ait pu être enfermé par le non-dit dans une crypte de l’inconscient familial et en surgir pour influencer le comportement de leurs patients. Un fantôme est donc une formation de l’inconscient né du secret inavouable d’un autre membre de la famille et qui s’est transmis d’un inconscient à l’autre à travers les générations et explique que les sujets concernés ont conscience d’agir dans certaines situations de manière irrationnelle et contraire à leur volonté mais ne peuvent pas s’en empêcher.

Le syndrome d’anniversaire : Joséphine Hilgard. 

« L’inconscient a bonne mémoire ». On peut constater en retraçant l’histoire personnelle et familiale d’un individu, une série de répétitions (naissance, décès, accidents, apparition de maladie, etc.) à des dates précises ou des âges précis, marquant ainsi la loyauté de génération en génération. « Quelque chose se passe comme si on ne devait pas oublier et qu’on n’avait pas le droit de se le rappeler ».

Il peut s’agir d’une naissance qui rappelle un événement important familial (triste ou gai), ou encore d’un accident de la route qui survient au même âge que son ascendant ou à la même date… Si le phénomène se produit à la même date et au même âge, on parle de « double anniversaire ». AAS pense que les périodes d’anniversaires représentent « des périodes de fragilisation » (physique et psychique) liée au « stress d’anniversaire » et qu’il s’agit d’une forme de fidélité invisible (loyauté familiale).


« L’identité se forge à partir de l’histoire propre de chacun – de son histoire familiale comme de son histoire personnelle, toutes deux liées au contexte historique et qu’il vaut mieux la connaître que la subir passivement »


La méthode d’Anne Ancelin

Pour retracer l’histoire personnelle d’un individu, AAS utilise un outil d’investigation mis au point par Moreno : le génosociogramme. Il s’agit d’un « arbre généalogique commenté » sur sept ou neuf générations, « fait de mémoire, complété des évènements de vies importants (avec leurs dates et leurs liens) et du contexte affectifs (liens sociométriques, marqués par des flèches ou des traits de couleur » et respectant une convention graphique.

Le génosociogramme va ainsi indiquer ce que la famille garde en mémoire. Il permet également de constater la façon dont le sujet perçoit les personnages, leurs rôles et les rapports socio-affectifs qui les unissent.

Les noms et prénoms sont importants, ils donnent des indications géographiques, sociales, culturelles mais ils permettront également à un œil averti de poser des hypothèses de travail en pointant des éléments qui cachés. Hypothèses qui n’auront de valeur que si elles provoquent un déclic affectif chez le sujet.

Les dates sont très importantes car elles permettent de situer le contexte socio-politico-historique de la famille. Les synchronicités, les coïncidences de dates (de naissance, de décès, d’accidents, d’apparition de maladie, etc.) seront mises en évidence ainsi que le dit, le non-dit. Les trous et les oublis ont également leur importance dans le décryptage de l’arbre.

Le génosociogramme permet donc de déterminer le fonctionnement des systèmes en place, de comprendre les règles tacites de la famille. En le faisant et en parlant de sa vie, le sujet se situe dans « une perspective transgénérationnelle ». Il part à la recherche de ses racines et de son identité. Il s’agit ici d’un formidable outil de connaissance de soi, de sa famille et des répétitions familiales invisibles. En faisant face «aux obligations et à la culpabilité devant les dettes émotionnelles impayés », l’individu peut ainsi trouver sa place, et faire des projets de vie personnels.

Exemple de génosociogramme

Quid du moyen de transmission ?

Comment la transmission transgénérationnelle est-elle possible? Prudente, la thérapeute reconnaît que pour l’instant, rien ne permet de comprendre le phénomène. Elle ne s’explique pas non plus comment une parole thérapeutique par la prise de conscience permet au patient de sortir du schéma voire de guérir de ses troubles. Elle pense néanmoins que « les progrès de sciences interdisciplinaires touchant à la fois aux sciences humaines, la biologie, la physique quantique, l’éthologie animal et humaine, ainsi que l’étude de nouveaux neurotransmetteurs permettront de mieux cerner ces transmissions » tant entre individus qu’entre générations.

Pour aller plus loin

– « Aïe, mes aïeux » ,
– « Psychogénéalogie : Guérir les blessures familiales et se retrouver soi »,
– « Ces enfants malades de leurs parents »,
– « Exercices pratiques de psychogénéalogie : Pour découvrir ses secrets de famille, être fidèle aux ancêtres, choisir sa propre vie ».

« L’homme à la découverte de son Âme » – Carl Jung

Vous avez entendu parler de Jung, vous avez lu quelques unes de ses citations, vous avez une vague idée de ce qu’il a apporté au monde mais c’est encore très …. vague !
Je ne peux que vous conseiller de lire cet article qui vous résume en quelques mots, lignes, bon ok, qui résume (si si je vous promets qu’il s’agit bien d’un résumé) l’un des ses livres les plus connus, et qui – je l’espère – vous donnera envie de livre l’oeuvre complète.

Carle Gustav Jung 1875 -1961

Ce livre est en réalité un recueil de conférences et d’articles présentés entre 1928 et 1934. Carl Jung nous y propose ses différentes théories sur le fonctionnement de l’inconscient à travers trois parties distinctes :

EXPOSITION

Dans la première partie, le livre I qu’il nomme « EXPOSITION », Jung nous explique l’apparition de ce qu’il nomme « une psychologie sans âme » en faisant un retour sur l’histoire de la pensée humaine.
L’homme, après l’influence des religions et de la métaphysique, s’attache désormais au matérialisme scientifique vissant ainsi son esprit dans « une dépendance totale de la matière et des causes matérielles ».

Ainsi, la matière a pris le dessus sur le spirituel faisant l’impasse sur le psychisme inconscient duquel nous dépendons pourtant. Selon lui, « l’inconscient détient des contenus… qui rendus conscients représenteraient un accroissement immense de connaissance ». Il serait également le réceptacle de toutes formes de vie et de fonctions héritées de la lignée ancestrale, de sorte qu’en chacun d’entre nous préexisterait une disposition psychique fonctionnelle, adéquate, antérieures de la conscience, il s’agit ici de sa définition de l’inconscient collectif sur laquelle il insistera tout au long de l’ouvrage.

Le rêve, produit de l’âme inconsciente, représente pour Jung « une porte étroite, dissimulée dans ce que l’âme a de plus obscur et de plus intime ». L’analyser serait un moyen de pénétrer cet espace inconscient et de faire un retour sur soi-même.


Les complexes

La seconde partie de l’ouvrage, le livre II «LES COMPLEXES», nous familiarise avec la « cartographie » que Jung trace de la conscience et de l’inconscient, de leurs structures et différentes fonctions. Le psychanalyste classe les contenus de l’inconscient en trois catégories :

  •  les contenus inconscients accessibles : par exemple les expressions de notre visage ou le nombre de gens que l’on a croisé dans la rue. Ces contenus sont a priori inconscients mais peuvent être remontés à la conscience plus ou moins facilement si nous leur consacrons notre attention ;
  • les contenus médiatement accessibles : ces contenus sont momentanément inaccessibles, comme lorsque nous avons quelque chose « sur le bout de la langue » ;
  • les contenus inconscients inaccessibles: nous en ignorons la quantité car nous ne connaissons pas les limites de l’inconscient mais il s’agit en partie de réminiscences de la vie infantile, d’idées créatrices, de pressentiments, d’intuition…

Pour Jung, la conscience est « une sorte d’organe de perception et d’orientation tourné en première ligne vers le monde ambiant ».
Contrairement à Freud, il pense que la conscience découle de l’inconscient. Le MOI (condition sine qua non à toute conscience) est défini comme «doté d’un pouvoir, d’une force créatrice, conquête tardive de l’humanité, que nous appelons volonté».

Pour s’orienter dans l’espace extérieur, la conscience utiliserait quatre fonctions primordiales :

  •  la sensation : qui indique si l’espace est vide ou non. Il s’agit d’une fonction irrationnelle ;
  • la pensée : juge, trie, précise. Il s’agit d’une fonction rationnelle ;
  • l’intuition : supposition, pressentiment, vagues impressions… fonction irrationnelle ;
  • le sentiment : qui dicte la valeur qu’un objet a pour le MOI. Il s’agit d’une fonction rationnelle.

Jung présente ainsi rapidement dans cette partie, ces théories sur les types de personnalités qu’il a développé dans son présentant ouvrage « Type psychologiques » (1921).

Parallèlement, l’orientation dans l’espace intérieur nous met en contact avec notre « ombre » – la partie obscure du moi, et Jung présente ces éléments discernables de notre vie intérieure :

  • la mémoire : cette fonction nous lie avec les choses qui ont disparu de notre conscience ;
  • les contributions subjectives des fonctions représentent toutes les pensées d’arrière-plan que l’on tait, susceptibles de contrecarrer nos intentions (préjugés…);
  • les affects sont des fonctions involontaires de nature spontanée, elle altèrent la conscience et nous pousse à des comportements insensés. Jung les définit comme desdécharges d’énergie autonomes ;
  • les irruptions de l’inconscient sont des impressions soudaines, des opinions, des illusions…

Le principe de la psychologie analytique est de « ne plus laisser régner la pure barbarie dans cet espace intérieur » qu’est notre inconscient. A l’aide des expériences d’associations qui consistent à demander au patient de donner le premier mot qui lui vient à l’esprit après que nous lui en ayons soufflé un, Jung met à jour les conflits psychiques conscients ou inconscients à tonalité affective du sujet (ce qu’il nomme « complexes »).

Selon Jung, les complexes que nous portons en nous, nous font vivre dans un monde de projections ne nous permettant jamais d’être objectif ni dans nos pensées ni dans nos actes.


Les rêves

Enfin dans le troisième livre « LES RÊVES », Jung nous donne une quantité d’exemples d’analyses oniriques. Il y développe un mini guide de la pratique analytique.

Selon lui, le rêve est une autoreprésentation spontanée de la situation actuelle du sujet, qui communique en vocabulaire symbolique (représentations imagées et sensorielles) des idées, des jugements, des conceptions, des directives, des tendances, qui refoulés ou ignorés sont inconscients.

« le rêve, dérivant de l’activité de l’inconscient, donne une représentation des contenus qui y sommeillent »

Il s’agit d’une autorégulation de l’organisme psychique indispensable et il ne correspond donc pas uniquement à des désirs refoulés mais peut avoir plusieurs fonctions :

  • une fonction compensatrice elle se met en place lorsque les pensées, les penchants etles tendances de l’individu ne sont pas assez mis en avant dans sa vie consciente.
  • Une fonction prospective le rêve apporte ici souvent la solution à un conflit. Il évoque une ébauche, un projet de plan exécutoire. Quand l’attitude consciente de l’individu devient de plus en plus inadaptée, la fonction compensatrice se transforme en fonction prospective indiquant ainsi la marche à suivre.
  • Une fonction réductricequand l’attitude consciente de l’individu et ses efforts outrepassent ses ressources individuelles.
  • Une fonction réactive lorsque les péripéties vécues possèdent un côté révélateur et symbolique qui aurait échappé à l’individu.

« C’est le rêveur qui interprète son rêve »

Aussi, Jung recommande de ne pas analyser un rêve sans connaître le contexte conscient dans lequel il s’est produit car le rêve en est la « face inconsciente correspondante ».

Il va même plus loin, en conseillant de ne pas se cantonner à un rêve mais de se concentrer sur une série. Exception faite pour ce qu’il qualifie de « grands rêves » qui sont, selon lui, des rêves collectifs à caractère archétypique, expression de l’inconscient collectif.

Si les rêves sont en général le fruit de l’inconscient personnel du sujet, les grands rêves sont composés d’images archétypiques salutaires et viennent montrer à l’âme souffrante dans quel état l’être se trouve.

Selon Jung, si le sujet est capable de pressentir ce qu’elles évoquent, il en aura un immense profit. Les images archétypiques correspondent à «une expérience couramment vécue par l’homme et répétée à l’infini au cours des âges ».

L’analyse onirique consiste à rechercher et à rendre conscients des contenus jusqu’alors inconscients, et qui semble participer à l’explication et au traitement du sujet.

Il semblerait que chaque début de thérapie soit accompagné d’un rêve dit « initial » qui dévoilerait à l’analyste le programme de l’inconscient dans toute son ampleur. Il décrirait souvent la situation interne du rêveur.

Jung considère que ces rêves ont à ce titre, valeur de diagnostic. Il met toutefois l’analyste en garde. Ce dernier doit avoir en effet effectué un travail sur lui-même et mis à jour bon nombre de ses principaux contenus inconscients pour ne pas les projeter sur son patient et ainsi altérer sa clarté et son jugement : « tout ce qui est inconscient est projeté ».

L’interprète doit systématiquement se demander quelle est l’attitude consciente que tend à compenser le rêve et prendre en considération les convictions philosophiques, religieuses et morales du sujet. L’analyste ne doit pas suggérer une interprétation. Celle-ci n’a d’ailleurs aucune valeur si elle ne reçoit pas l’assentiment du sujet concerné. C’est le rêveur qui interprète son rêve.

Ainsi, Jung pense que pour acheminer une personnalité vers son autonomie harmonieuse « il faut tenter de lui faire assimiler toutes les fonctions demeurées embryonnaires en son sein et qui n’ont pas réalisé leur épanouissement dans la conscience « . Pour cela, il faut utiliser les contenus inconscients qui se présentent à nous par l’intermédiaire des rêves. Au-delà du traitement curatif, la conscientisation de ces contenus permet à l’individu de tendre vers sa réalisation pleine et entière, son individualisation.


Pour aller plus loin

Lisez ! Carl Jung est très accessible et se lit avec grand plaisir (contrairement à certains 🤫)

« L’homme à la découverte de son âme » – Carl Jung
« Ma vie. Souvenirs, rêves, pensées » – Carl Jung

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